Se revendiquer artiste : quelles difficultés?

Peut-être que la meilleure façon de parler du parcours d’un artiste est de commencer par le commencement. Le premier blocage que j’ai rencontré, en ce qui me concerne, c’est la difficulté à me reconnaitre artiste, à me définir comme artiste, à me nommer “artiste”.

Il m’a fallu plus de 30 ans pour réussir à dire “je suis une artiste”.

J’ai pourtant un parcours scolaire et professionnel, “artistique”, mais c’est comme si je m’en sentais proche sans parvenir à m’y inclure.

Je trouvais prétentieux de m’auto-proclamer “artiste”. Qui suis-je pour le faire? Je me disais que c’était une sorte de consécration accordée par le public, la critique ou par les autres artistes. Je pensais que c’était une sorte de récompense qui venait de l’extérieur.

Il a fallu, que je comprenne que je ne pouvais pas vraiment lutter contre cette partie de moi, comme je ne peux pas me défaire de mes taches de rousseur ou de mon hypersensibilité. C’est enraciné en moi. C’est moi.

C’est moi, et ça n’a rien d’extraordinaire. Ou alors, si, c’est extraordinaire, mais comme le sont toutes les identités. Il a fallu que je descende “l’Artiste” (avec un grand A) du piédestal sur lequel je l’avais mis.

D’ailleurs, qu’est-ce que c’est être un artiste?

Les artistes sont ceux qui se sentent l’être (consciemment ou inconsciemment) même si parfois ils ne produisent presque rien, même s’ils ne sont pas exposés, qu’ils ne montrent pas leur travail ou n’en vivent pas, même si, d’ailleurs, leur médium n’est pas vraiment arrêté. Etre artiste ça vient de l’intérieur, c’est une nature.

Les gens avec qui je travaille sont, le plus souvent, des artistes, même s’ils ne le savent pas forcément. Ils en ont l’âme. Ils n’ont pas juste envie de pratiquer un savoir-faire, ils ont des choses à exprimer qui transcende la raison.

C’est très difficile à expliquer (normal puisque ça transcende la raison). C’est quelque chose de beaucoup plus viscéral que le plaisir d’une pratique. Une personne qui pratique la peinture ou la sculpture n’est pas obligatoirement artiste.

Pourquoi? Quelle différence?

J’adore cuisiner, pour autant, je ne suis pas fondamentalement cuistot. Ça n’a rien à voir avec mon niveau technique. Ça n’a rien à voir non plus avec le résultat. Ça n’a pas plus à voir avec le fait que je gagne ou non de l’argent avec cette pratique. Ça n’a encore moins à voir avec le fait d’être déclarée ou non.

Ça à voir avec l’identité, avec ce qu’on “est” et non pas avec ce qu’on “fait”. Ça à voir avec ce qu’on a à dire, à exprimer. Ça à voir avec ce qui émane spontanément de soi, viscéralement et non pas un “simple” plaisir de la pratique (qui est tout aussi respectable au demeurant).

Être artiste, on peut avoir peur de l’avouer à la face du monde. On peut même avoir peur de se l’avouer à soi-même. Moi, je me suis longtemps cachée derrière l’artisanat et les arts appliqués par peur d’assumer. “Non, moi, je ne suis pas une artiste, au mieux, je suis artisan créateur” (comme si je hiérarchisais en plus!). J’étais convaincue de ce que je disais.

Je ne le savais pas encore, mais c’était ma première marche nécessaire, mon étape. Ça aurait été beaucoup trop violent de passer directement à une expression de moi sans filtre, sans le cadre rassurant de “l’utilitaire”. Ça aurait été me rendre beaucoup trop vulnérable.

Mais ne pas me l’avouer, ne pas l’assumer, freine mon développement, comme une chenille qui ne pourrait pas devenir papillon tant qu’elle ne reconnaît pas qu’elle est papillon au fond d’elle.

D’ailleurs, il y a quelque chose de fascinant chez les chenilles qui s’apprêtent à devenir papillon. Il s’avère que chaque chenille porte en elle, les cellules du papillon. Ces cellules ne servent à rien pour la chenille (eh oui, ce sont des cellules de papillon, pas de chenille!). Lorsque la chenille se transforme en chrysalide, ces cellules se développent. C’est là que ça devient particulièrement intéressant. Ces cellules sont considérées comme des corps étrangers par le système immunitaire de la chenille qui tente donc de les détruire. Jusqu’à ce que ces cellules soient trop nombreuses et finissent par mettre en échec le système de la chenille. Celle-ci se transforme alors en papillon. La chenille lutte beaucoup contre elle-même. Elle lutte à devenir la plus belle version d’elle-même. Elle lutte contre sa réalisation. Nous luttons aussi beaucoup, nous, les humains.

Accepter d’être une artiste et de me définir comme tel, c’est une bataille gagnée de mes cellules papillon contre mon système chenille. Il y en a eu d’autres et il y en aura d’autres.

Après, est-ce que je suis une artiste accomplie? Est-ce que je suis une artiste professionnelle? Est-ce que je suis une artiste reconnue? Non, bien sûr que non (aujourd’hui en tout cas). Ça, c’est de l’ordre de la professionnalisation. Là, on est dans le “faire”. La pratique, la technique, le cadre juridique et social, tout ça, c’est ce que tu fais de qui tu es. Ça demande beaucoup de travail.

C’est là, sur ce chemin, que je vais devoir déployer (et que je déploie déjà d’ailleurs), une série d’actions et d’investissements. L’investissement dont je parle là, c’est l’argent, le temps et l’énergie. J’ai abordé ce sujet dans ma première newslettre de l’année. Je te laisse la lire si ça t’intéresse.

Alors c’est quoi ton intention sous l’action? Tu t’adonnes à l’art par pur et simple goût et plaisir de la pratique (continue, c’est top)? Ou est-ce que c’est motivé par un désir viscéral qui est plus de l’ordre de l’identitaire? À quel point es-tu habitée par ton art? C’est une question bien plus complexe que : tu veux en faire un métier ou non?

Ta capacité d’investissement est d’ailleurs très liée à cette intention.

Ça t’intéresse d’aller plus loin dans ces réflexions? Tu peux t’inscrire à «La messagère», je m’y exprime très librement pour te transmettre conseils, réflexions et énergie!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *